Siméon n'a que cinq ans et tient par la main son petit frère. Deux religieuses en cornette les ont déposés devant ce local étrange, une espèce de salle de bains vitrées où paradait une monumentale baignoire blanche martelée de taches noires.
Une baignoire !
Eux qui se lavaient encore dans des baquets que la mère emplissait d'eau réchauffée sur le poêle à charbon, dans la cuisine, ce lieu si confortable et rassurant.
Eux, ils sont fascinés par cette horrible chose...

Une dame immense les invite à se dévêtir. Siméon ne comprend pas son message ; il n'entend pas la langue française. Il devine les intentions et invite son petit frère à l'imiter. Très vite, ils se retrouvent tous les deux dans cette eau finalement moins chaude qu'à la maison. Ils tentent de jouer un peu mais très vite la grande dame leur fait signe de sortir et se sécher.
Siméon comprend qu'il va falloir se montrer très attentif aux injonctions des grandes personnes.
Vite ! Il faut vite apprendre.

Tous ses sens sont alertés.
La grande dame maigre les emmène.
Ils s'enfoncent dans un long couloir sombre. Les murs sinistres osent à peine réfléchir aux restes de la lumière d'un jour qui s'éteint. Les petites jambes sautillent en hoquetant, les grandes foulées de leur guide pressée sont bien trop rapides.
Derrière deux grandes portes, ils découvrent toute une tribu d'enfants attablés, le nez plus ou moins plongés dans des assiettes immenses.

Du fond de la salle, s'approche un homme au sourcil grave, au regard noir et glacé.
-Bonjour Chef Milo. Voici les deux petits nouveaux. Ils ne sont pas francophones !
Un geste de la main. Siméon et son petit frère vont s’asseoir au bout d'une longue table de bois brut, sur un banc lustré par des générations de passage.

Une autre dame longue, plus longue que l'autre, dépose deux assiettes. Dans un liquide tiède surnage une cuillère. Des voix lancent des mots inconnus.
Siméon enregistre « soupe, mangez, ». Il fait le brave et invite son frère à l'imiter en lui susurrant les deux mots qu'il venait de capter:
Soupe. Mangez.