La Parenthèse de Siméon Flower

10 janvier 2017

Chapitre trois: la soupe.

Siméon n'a que cinq ans et tient par la main son petit frère. Deux religieuses en cornette les ont déposés devant ce local étrange, une espèce de salle de bains vitrées où paradait une monumentale baignoire blanche martelée de taches noires.
Une baignoire !
Eux qui se lavaient encore dans des baquets que la mère emplissait d'eau réchauffée sur le poêle à charbon, dans la cuisine, ce lieu si confortable et rassurant.
Eux, ils sont fascinés par cette horrible chose...

Une dame immense les invite à se dévêtir. Siméon ne comprend pas son message ; il n'entend pas la langue française. Il devine les intentions et invite son petit frère à l'imiter. Très vite, ils se retrouvent tous les deux dans cette eau finalement moins chaude qu'à la maison. Ils tentent de jouer un peu mais très vite la grande dame leur fait signe de sortir et se sécher.
Siméon comprend qu'il va falloir se montrer très attentif aux injonctions des grandes personnes.
Vite ! Il faut vite apprendre.

Tous ses sens sont alertés.
La grande dame maigre les emmène.
Ils s'enfoncent dans un long couloir sombre. Les murs sinistres osent à peine réfléchir aux restes de la lumière d'un jour qui s'éteint. Les petites jambes sautillent en hoquetant, les grandes foulées de leur guide pressée sont bien trop rapides.
Derrière deux grandes portes, ils découvrent toute une tribu d'enfants attablés, le nez plus ou moins plongés dans des assiettes immenses.

Du fond de la salle, s'approche un homme au sourcil grave, au regard noir et glacé.
-Bonjour Chef Milo. Voici les deux petits nouveaux. Ils ne sont pas francophones !
Un geste de la main. Siméon et son petit frère vont s’asseoir au bout d'une longue table de bois brut, sur un banc lustré par des générations de passage.

Une autre dame longue, plus longue que l'autre, dépose deux assiettes. Dans un liquide tiède surnage une cuillère. Des voix lancent des mots inconnus.
Siméon enregistre « soupe, mangez, ». Il fait le brave et invite son frère à l'imiter en lui susurrant les deux mots qu'il venait de capter:
Soupe. Mangez.

 

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14 juin 2015

Un jour, peut-être le deuxième...

La fenêtre était le seul point lumineux de la salle de bains, une sorte de lueur presque lugubre les soirs d'hiver. Siméon avait coupé le son de son poste de radio. Quelques nouvelles du Monde s'étaient fait psalmodier à l'heure où les aiguilles de la pendule marquaient le nord.

-Ouais !... Ça ne s'arrange pas !

Dehors, les plaintes du vent se faisaient encore plus glaciales. Le marronnier se courbait diplomatiquement aux sommations d’Éole. De temps à autre, un merle s'arrachait aux griffes des branches et s'abandonnait aux courants d'air.

Un petit frisson d'avril se glissa sous la chemise à carreaux de Siméon.

-Et si je me faisais un thé vert à la menthe ?

Une menthe à l'eau à l 'heure du thé ? De quoi faire douter à la vue d'un halo !

La petite casserole en inox flamboyant fit son office prestement . L'eau frissonna, elle aussi. Mais en chantant. Bientôt, le parfum de la boisson préférée envahit les narines accueillantes.

-Allez hop ! Moment de folie ! J'ajoute un demi-sucre !

La pendule de parquet se réveilla pour annoncer... Qu'importe ! Ses aiguilles étaient frappées d'incertitude depuis longtemps. Elle sonnait plusieurs fois dans la journée, jamais complètement, hésitant entre un hoquet et une série incomplète de battements étouffés.

-Toi non plus, tu ne sais plus où tu en es ?

Siméon avait toujours cette impression diffuse d'avoir un pied dans un autre monde. Pas le sien, ni celui d'un autre. Simplement dans autre chose, dans un ailleurs indéfinissable. Les quelques voisins qui le croisaient dans la galerie du centre commercial, n'osaient que rarement croiser son regard. Certains le saluaient discrètement, d'autres tentaient quelques mots.

Siméon répondait aux sourires, serrait des mains, esquissait une conversation, et s'esquivait rapidement. Il n'aimait pas cet endroit et le visitait le moins possible. Depuis longtemps, il avait dit adieu aux petits commerçants de son quartier. Ali était le dernier et survivait. Ils s'appréciaient en silences et en services. Leurs conversations ne s'animaient que sur le banc du petit square de la rue du moulin.

Personne ne savait pourquoi...

 

 

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06 avril 2015

Siméon

   Sur le mur des anciennes écuries, un lierre serpentait paresseusement, clignant de la feuille vers la fenêtre d'où Siméon épiait le ciel. Parfois passaient un héron, quelques mésanges, une volée de moineaux, un nuage... Jamais le parfum de la Liberté.
   La présence des chevaux n'était qu'un lointain souvenir. Certains anciens, ou quelques autochtones éclairés, évoquaient les nobles montures au cours de rares conversations.
Siméon n'avait jamais connu cette époque. Certains soir, plus profonds que d'autres, il percevait l'odeur des écuries. Ce n'étaient que des sensations ancrées dans son inconscient, écho lointain d'un passé de ruralité bienheureuse. Ne trottaient en ces lieux que de rares ombres réveillées par le vent de nord-est qui se frotte aux collines.
   Le bruit des fers contre les pavés de la cour ne résonnait plus...
  La grille du porche, enchaînée gauchement et cadenassée, n'incitait plus les curieux. Le vieux pigeonnier n'avait plus de raison d'être et avait fini par s'ennuyer au fond de l'impasse.
   L'endroit se faisait oublier des hommes. Des hommes et de leur histoire.
   Seul le regard de Siméon se posait encore sur les briques martelées par le temps qui passe. Des briques rouges aux nuances si subtiles. Brunswick, Amarante, écrevisse, tomate, garance, Andrinople, Alizarine, Tomette, et combien d'autres encore... claires ou foncées, orangées ou feu, flammées ou brûlées...
   Enfermé dans cette coquille depuis trop longtemps, il pouvait presque les raconter toutes, avec leurs défauts, leur place, leurs voisines, les mousses, les joints de mortier à l'ancienne, les plantules héroïnes de la vie qui lutte, et surtout ce lierre qui naquit un jour de pluie de mars.
   C'était en... Siméon ne se souvenait plus.

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